Nous avons signé à Reims le 22 mai dernier la charte Romain Jacob de la formation des acteurs du soin au handicap avec plus de 76 acteurs associatifs, professionnels et institutionnels de santé. Ces propositions pour un personnel médical plus accueillant et plus accompagnant de la personne vivant avec un handicap ont été le résultat d’un travail de plus d’un an avec de nombreux collaborateurs, afin d’intégrer à cette charte les points de vue de tous les acteurs du soin, y compris les personnes vivant avec un handicap elles-mêmes. Vous pouvez découvrir la charte ici.

L’un de ces précieux partenaires fût l’ANEMF, Association Nationale des Etudiants en Médecine de France, dont la participation a permis un dialogue direct avec les étudiants, sujets principaux des évolutions prônées par la charte. Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir l’interview que nous ont accordé ses présidents, Yanis Merad (pour l’année 2017-2018) et Antoine Oudin (pour l’année 2016-2017), dont les paroles nous ont semblé parfaitement refléter les valeurs que défend cette charte.

Nous vous proposons cette vidéo afin de renforcer les actions lancées par cette signature, et récolter vos opinions, témoignages et propositions pour les poursuivre. Rendez-vous en commentaire de cet article ou sur nos pages Facebook ou Twitter, pour réagir.

Transcription :

– J’ai une premiere question, qui s’adresse à l’un comme à l’autre, puisque vous êtes en phase de formation initiale. Je rappelle que vous êtes en quatrième année de médecine en ce qui vous concerne. Est-ce que vous faites une différence entre sensibilisation et formation ?

Absolument. La sensibilisation est une étape essentielle, parce qu’aujourd’hui on se rend compte que les étudiants traitent parfois le handicap comme un problème distant, ils ont du mal à se représenter ce que peut être la vie d’une personne en situation de handicap. Et puis après il y a l’étape “formation”, qui va concerner spécifiquement la façon dont on va interagir avec les patients quand ils sont en situation de handicap, et la façon dont on doit communiquer, les techniques parfois un peu spécifiques qu’il faut employer pour une prise en charge et une prise en soin adaptées.

Pour moi, sensibilisation c’est connaissance, formation c’est compétence, et c’est forcément difficile d’acquérir des compétences si on a pas été sensibilisé avant et si on n’a pas le socle de connaissances qu’il faut. C’est ce qui est vu dans cette charte et dans le sens du travail qui a été fait. Les étudiants doivent être sensibilisés, on doit savoir à quoi est-ce qu’on doit se former, et après la formation paraît évidente, on est motivé à acquérir cette formation et ces compétences.

– Vous avez l’occasion de le découvrir, la masse de connaissances à acquérir en 5 ou 6 années, et même 5 ans on va dire, puisque la dernière année est quasiment consacrée à la préparation du concours de l’internat, cette masse de connaissance est énorme, c’est-à-dire que c’est du savoir. Ces connaissances sont regroupées en plusieurs centaines de thématiques, parmi lesquelles on trouve un tout petit peu de connaissances relatives à la prise en charge de la personne en situation de handicap. Or cette prise en charge, c’est quasiment l’équivalent du corpus de la médecine, puisque ça couvre bien sûr le champ de la médecine globale, mais ça concerne aussi toutes les spécificités du handicap. Donc effectivement, la première phase, on peut considérer que c’est de la sensibilisation. Comment, pour vous, on peut au mieux sensibiliser, dans le cadre de vos études de médecine, en formation initiale ? Vous avez parlé de stages, de l’exemplarité, de plusieurs choses qui sont intéressantes à relever.

Absolument, les stages sont une étape essentielle. D’ailleurs cette année dans la faculté de médecine de Reims, l’expérimentation de stages de sensibilisation au handicap a porté ses fruits, une expérience qui a vraiment été bénéfique pour les étudiants, pour les patients, pour les soignants, puisque tout le monde se met autour de la table et se rend compte qu’il y a énormément de choses à apprendre, chacun les uns des autres, et au final les stages sont une étape essentielle, qu’on puisse au cours de notre formation entrer en contact avec des personnes en situation de handicap.

Le coeur même de la formation médicale telle qu’elle est enseignée en France et qui en a fait notre excellence, elle se fait au pied du malade, mais avec un professionnel qui nous montre, on parlait d’exemplarité, des gens passionnés qui nous influent cette passion du bon soin. Et du coup pour qu’on soit bien formés, c’est toujours un juste équilibre à trouver entre être mis dans la situation où on se rend compte qu’il y a quelque chose à faire, beaucoup de connaissances à mobiliser, par exemple dans le cas de la personne en situation de handicap, il faut vraiment le vivre pour comprendre qu’il faut croiser un tas de connaissances puisque c’est un patient qui a des besoins qui ne sont pas les mêmes, et qu’il y a un effort d’adaptation à faire. Donc la vraie logique est d’aller sur le terrain, de voir nous-mêmes de quelle manière est-ce qu’ils ont besoin de nous, sachant que cette attente sera différente pour que nous professionnels de santé, on puisse mieux s’adapter et se dire, tiens, dans ma faculté, dans mes cours, il y a des outils qui vont me permettre d’être plus efficient dans cette situation, de la manière dont on a besoin de moi. Du coup, un bon équilibre entre les cours, de la sensibilisation et de la formation.

Et pour réagir par rapport à ce que vous disiez, sur le fait que dans nos études on a cette préparation du concours qui nous polarise totalement, et nous éloigne peut-être un petit peu des compétences et des stages, vous avez justement tout à fait raison, et c’est un des objectifs qu’on se fixe de revoir complètement l’organisation des études, puisqu’actuellement on travaille sur des grands projets de réformes pour donner une plus large place aux compétences, à la communication, et je pense que ça permettra justement de trouver cet équilibre qu’Antoine évoque entre les différents aspects.

Pour finir là-dessus, il y a une phrase qui m’a marquée dans le livre de Pascal Jacob, “Liberté Égalité Autonomie”, dans lequel il cite Alain Cordier qui dit bien que “les personnes en situation de handicap sont des personnes particulières, et tout effort qu’on fera pour les prendre en charge ne sera pas juste pour elles, mais pour tout le monde”. C’est-à-dire que si on devient bon à soigner une personne en situation de handicap, c’est tellement une bonne mise en pratique de nos compétences, qu’on peut mobiliser ces dernières pour tous les autres patients et faire de nous de meilleurs professionnels de santé. C’est un très bel objectif, si on y arrive.

– On ne peut pas faire l’économie du sujet sain, mais on ne peut pas faire l’inverse, c’est-à-dire parfaitement connaître la médecine générale, et connaître les particularités de la personne en situation de handicap. Donc le savoir-faire, vous allez l’acquérir progressivement, et le savoir-être, c’est du début jusqu’à la fin de votre vie puisque les situations vont changer au fur et à mesure. Comment vous voyez, vous, l’appréhension du savoir-être ?

Je pense qu’on se retrouve encore une fois dans la notion d’exemplarité. On apprend beaucoup par mimétisme, au final, en reproduisant les comportements qu’on peut observer chez nos tuteurs. C’est pour ça aussi qu’il y a une grande place pour l’exemplarité et que c’est un changement de mentalité qui doit se faire chez les étudiants, mais aussi parmi les soignants, parce qu’on apprend de ces soignants-là, et qu’aujourd’hui en étant confrontés à des situations dans lesquelles, parfois, des comportements ne sont pas adaptés ou des prises en charge ne sont pas optimales, et bien ça imprime des mauvaises façons de faire dans l’esprit des étudiants, et on ne les aide pas à construire un bon savoir-être. Je pense que la notion d’exemplarité est très importante pour donner une vraie place à la pédagogie de ces compétences.

Au-delà de ça, l’exemplarité est nécessaire mais elle n’est pas suffisante. C’est-à-dire que pour l’instant on n’a que ça pour nous calquer, nous éduquer à savoir être, puisque que telle qu’est faite la formation en France, c’est un système qui reste très sanctionnant, très académique. Il faut valider des connaissances, des savoir-faire, on le voit avec la simulation qui commence à se développer, mais pour évaluer le savoir-être, on en est encore au début. D’où l’introduction de ces pédagogies innovantes liées aux patients-experts, c’est eux les témoins qui acquièrent une certaine expérience…

– Ce qu’on appelle les patients-ressources ?

Oui, il y a eu plusieurs mots au fur et à mesure de l’évolution de ce concept, mais il y a beaucoup de savoir-être à apprendre venant des personnes qu’on soigne, et elles sont tout à fait motivées à travailler avec nous.

– Vous souhaitez l’utilisation du levier de la transmission des patients-ressources, des aidants, des accompagnants, et autres personnes en charge, en fait.

L’objectif est d’introduire l’intervention des patients pour parler de leur expérience, de leur ressenti, des difficultés qu’ils peuvent rencontrer dans leur parcours de soin, pour que nous en tant que futurs professionnels, on puisse mieux comprendre leurs attentes, et ainsi mieux comprendre ce qu’on doit apprendre. Parce qu’aujourd’hui en tant qu’étudiants, il y a déjà un enjeu à comprendre ce qu’on doit apprendre, et quand on voit en face de nous un patient qui nous explique qu’au cours de son parcours de soin, il a rencontré des soignants qui avaient des difficultés à communiquer avec lui, ça nous met face à nos manquements, et ça nous montre bien qu’il faut apprendre à communiquer avec les patients, et ça ça se fait directement au contact des patients, notamment des patients-ressources.

– Vous souhaitez votre implication, d’une certaine façon, dans la fabrication des programmes pédagogiques ?

C’est déjà le cas. L’ANEMF essaie autant que possible de faire remonter les impressions des étudiants, faire un feedback sur la qualité de la pédagogie. L’année dernière, ça a un peu été notre grand moment sur l’enquête sur la santé mentale des étudiants en médecine, mais sur les terrains de stages, et je le vis en étant aux urgences, avec un patient en situation de handicap, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la charte Romain Jacob, et de voir qu’il y avait une différence qui était palpable. Cela semble normal pour tout le monde, mais une fois qu’on a été sensibilisé, le contraste est là, et on se dit qu’il y a quelque chose à faire, et que c’est mieux pour tout le monde.

– Mais ça ne peut pas se faire sans sensibilisation sur le terrain.

C’est ça, et il faut qu’on soit impliqués nous en tant qu’étudiants dans l’élaboration de ces maquettes de formation, pour qu’on ne retombe pas dans les torts actuels, trop sanctionnants, où on va considérer que vous savez prendre en charge une personne en situation de handicap parce que vous avez réussi les 10 QCM de votre professeur.

– D’accord. Je vous remercie.

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